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Rencontres et débats autour du revenu de base

« Mon grand-père a eu un boulot toute sa vie, mon père a eu sept boulots au cours de sa vie et moi j’en fait sept en même temps » – Seth Godin

Rencontres et débats autour du revenu de base aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles, les 16 et 17 novembre 2013. Une capsule réalisée par le Réseau belge pour le revenu de base lors du premier salon de financement participatif Europe Refresh.

Revenu garanti et monde associatif

Le bénévolat d'après le ChatPour soutenir certaines initiatives associatives existantes, l’État propose tout un tas d’aides à l’emploi dans le secteur non-marchand. Pratique, on nous paie pour faire ce qu’on faisait déjà bénévolement ! Mais ce système est-il vraiment si approprié ? Et si, de l’emploi, on n’en voulait pas forcément, pas toujours, un peu moins (voire plus du tout) ? Et si on nous donnait tout simplement les moyens, via un revenu inconditionnel, de nous « employer » là où bon nous semble ?

« J’aimerais bien m’investir plus, mais je dois aller bosser »
Un grand nombre d’asbl, militantes ou culturelles, commencent à fonctionner grâce au bénévolat(1). Les personnes à l’origine du projet travaillent beaucoup pour le mettre en place(2). Certaines associations, notamment les plus « petites », continuent, par la suite, à très bien fonctionner de la sorte : les heures d’investissement des personnes (en dehors de leur emploi, ou grâce au temps disponible que leur procure leur statut de chômeur, d’étudiant-e ou de pensionné-e) sont suffisantes pour réaliser les activités désirées.

Cependant, dans d’autres cas, la situation est – ou finit par devenir – plus problématique. L’investissement demandé pour faire vivre le projet est lourd, et même si les bénévoles sont déterminés, ils ne disposent pas forcément de suffisamment de temps pour l’assumer (car ils ont déjà un emploi par ailleurs), ou parce que leur situation leur impose de chercher, voire de trouver un emploi). Ainsi, certains bénévoles se voient obligés, à contrecœur, d’abandonner le projet, laissant ainsi encore plus de responsabilité à ceux qui sont restés, ce qui peut provoquer des tensions.

Il n’existe pas, à ma connaissance, de chiffres officiels à ce sujet(3), mais il faut se rendre compte que l’existence des allocations de chômage ou d’autres aides (type CPAS…), bien que cela ne soit pas leur finalité, aide ce genre de projets à se développer. Cette situation n’est bien-sûr pas idéale, mais dans les faits, la dégressivité des allocations(4) et la surveillance accrue des chômeurs aboutissent à freiner le développement, voire à menacer l’existence de nombreux projets culturels et/ou militants :

ces mesures risquent également de mettre en péril une série de projets qui reposent sur le temps libre des non-salariés. Et dont l’essence, bien entendu, n’est pas commerciale. Les allocations de chômage sont parfois devenues, de fait, un mode de subventionnement pour un secteur informel qui n’arrive pas à se voir octroyer les fonds de fonctionnement élémentaires pour survivre. Les emplois n’existant pas, ne pourrait-on revoir ce socle social et laisser travailler les gens là où ils ont trouvé à s’employer ?(5)

La professionnalisation : chance ou cadeau empoisonné pour les asbl ?
Au vu de ce préambule, on peut donc penser que la professionnalisation du projet serait une solution à de nombreux problèmes ou difficultés. Et c’est en effet parfois le cas : elle permet de stabiliser une équipe, de lui assurer un revenu et de dégager ainsi du temps pour que celle-ci s’occupe exclusivement du projet de l’asbl.

La professionnalisation est cette organisation mise en face des problèmes productifs qui s’accroissent, en quantité et en complexité, quand les volumes atteignent des niveaux importants, que les promesses sur la qualité augmentent les exigences, et que cela conduit à s’interroger sur un « amateurisme » qui, jusqu’alors, n’apparaissait pas comme une difficulté(6).

Cependant, la professionnalisation n’est pas la panacée pour toutes les associations, et cela pour deux raisons principales. La première, c’est que parfois, elle est tout simplement contre-productive, et qu’au lieu d’améliorer la situation des travailleurs, elle la détériore. Par exemple, si une personne chômeuse complète indemnisée travaillant bénévolement dans un collectif est embauchée dans ce même collectif, elle gagnera peut-être une centaine d’euros en plus par mois, mais ses horaires seront moins libres, son travail sera surveillé et évalué (selon des critères qu’elle n’a pas choisis). De plus, la professionnalisation a, dans certains cas, cette fâcheuse tendance à provoquer une perte de plaisir dans ce qu’on faisait auparavant volontiers et bénévolement.

Deuxièmement, certaines associations, pour différentes raisons, ne souhaitent pas fonctionner avec des emplois salariés. Certains craignent en effet que le passage d’un groupe de personnes engagées pour une cause à une équipe de salariés ne se fasse pas sans quelques changements profonds, des réflexes de professionnels prenant le pas sur l’attitude militante… Un séminaire intitulé « La professionnalisation : histoire d’effets pervers ou nouvelles opportunités » a eu lieu au Centre de Sociologie du Travail, de l »Emploi et la Formation (ULB) le 11 juin 2003. Voici les notes d’une personne du cinéma Nova qui a assisté au séminaire (ces notes ont ensuite été publiées dans le journal #69 du Nova) :

Les questions posées sont : … est-ce que la professionnalisation conduit à une perte de sens pour les associations ? … la nécessité de se conformer aux exigences du pouvoir public est-elle à la base de cette perte de sens ? … est-il possible de repérer le moment critique où le professionnalisme l’emporte sur le bénévolat ? Où les professionnels (la logique de comportement des professionnels) l’emportent sur les militants ? … a contrario, les associations professionnalisées conservent-elles un potentiel militant ? … la sectorisation fondée sur l’histoire d’associations volontaires « spécialisées » est-elle toujours pertinente dans un contexte d’associations professionnalisées ? … de nouvelles associations reprennent-elles la tradition bénévole ou militante des associations qui se sont professionnalisées ?

En plus de la peur de la perte du sens (et de l’esprit militant) de leurs actions, certaines asbl se posent également ces questions pragmatiques : à partir du moment où il est rare de recevoir des subsides permettant d’offrir un emploi à tous les travailleurs, qui deviendra salarié et qui restera bénévole ? Selon quels critères ? Comment se passera la cohabitation des deux statuts ? Sera-t-elle possible ? Si les subsides baissent, devra-t-on licencier ? Ou faire des actions plus commerciales pour augmenter les fonds propres et sauver les emplois ?

Le recours au salariat subsidié implique également d’autres contreparties qui ne sont pas compatibles avec le mode de fonctionnement de certaines asbl, ne serait-ce que l’obligation de planifier à l’avance des activités : le temps devient donc « programmatique et séquentiel » alors qu’il était « un mouvement qui s’autorégénérait, qui était capable de rebondir, de bifurquer à partir de ce qui se passait, des désirs que cela faisait naître » .

On l’aura compris, il ne s’agit pas de se positionner de manière dualiste pour ou contre la professionnalisation, mais simplement – au-delà de l’évidence trompeuse – de relever qu’elle n’est pas une solution adaptée à tous les types d’asbl. Cependant, le but n’est bien-sûr pas de précariser les travailleurs, et se pose donc inéluctablement la question suivante : comment garantir alors une existence digne à ceux qui ne sont pas « professionnels », c’est-à-dire non salariés ? C’est ce que nous allons essayer de voir dans le point suivant.

Garantir un revenu inconditionnel à chaque personne ?
Nous l’avons vu, les différentes allocations peuvent être une première piste pour garantir une vie digne(8) aux travailleurs non salariés. Cependant, cette solution ne saurait devenir un modèle généralisable. D’une part, il existe dans notre société une stigmatisation des chômeurs (on les appelle tantôt « demandeurs d’emploi » ou « candidats à l’opportunité professionnelle »(9), tantôt « inactifs ») qui, même si certains ont appris à l’ignorer, n’est pas facile à vivre au quotidien. D’autre part, le fait que les allocations soient conditionnées à la recherche active d’un emploi transforme le parcours du travailleur bénévole en un labyrinthe complexe. Certains refusent de s’y aventurer (par méconnaissance de leurs droits, par découragement), pour les autres, cela crée une étrange schizophrénie : le travailleur bénévole doit prouver aux instances officielles qu’il cherche du travail (comprendre emploi) alors qu’il en a un (comprendre activité). Sans parler du fait que ces aides sont bien souvent insuffisantes pour garantir une vie digne et que par ailleurs, certains n’y ont même pas accès. Enfin, ce système pose également la question éthique d’une telle surveillance par l’État de ses citoyens.

Un revenu garanti ?
Les emplois disparaissent, mais nos sociétés n’ont jamais été aussi riches. Cherchez l’erreur. On peut s’obstiner, comme c’est le cas de la plupart de nos politiques, à vouloir à tout prix créer de l’emploi (même inutile, même nocif), mais pourrait-on imaginer un fonctionnement alternatif, plus sain, plus viable, moins urgentiste ? En ces temps de crise, d’austérité et de chasse aux chômeurs, il peut paraître indécent ou irréaliste de généraliser l’idée de découpler le revenu du travail salarié. Pourtant, il serait grand temps de l’oser enfin, ou à tout le moins d’oser le débat public.

L’idée générale est simple et s’articule autour de trois critères a minima. La proposition s’articule autour de la création d’un revenu :

  • universel, c’est-à-dire versé à tous les résidents d’un territoire donné ;
  • versé périodiquement et à titre individuel (et non par ménage ou foyer comme c’est le cas de nombreuses aides aujourd’hui) ;
  • inconditionnel, c’est-à-dire versé sans prendre en compte l’existence d’autres revenus, ni contrepartie de l’exécution d’un travail ou de la disposition à en accepter un.

Cette définition se veut le plus petit dénominateur commun des différentes tendances de ce que j’appelle, à défaut de mieux, « revenu garanti » dans cet article, et qui peut également porter les noms de revenu de base, d’allocation universelle, de salaire universel, de revenu citoyen, de revenu garanti, de dotation inconditionnelle d’autonomie(10), de dotation citoyenne, ou de salaire à vie(10)… Pourquoi une telle panoplie de termes ? Les montants, les modes de financement, les manières d’implémentation divergent en effet selon les modèles : allant plus ou moins de 400€ à 1500€/mois, en plus ou à la place de certaines aides actuelles, en euros, en monnaie locale ou fondante, sous forme démonétarisée (droit de tirage sur les ressources naturelles comme l’eau, droit d’accès au logement, à l’éducation, à la santé), ou encore couplé à l’instauration d’un revenu maximum autorisé… Notre imagination est en fait la seule limite pour trouver un modèle optimal !

N’en déplaise à certains, je lie donc ici volontairement toutes ces propositions et terminologies. Non que toutes se valent ou se ressemblent, et toutes ont leurs partisans et leurs détracteurs. Néanmoins, toutes satisfont aux trois critères (universel, individuel, inconditionnel) évoqués ci-dessus, ce qui, au vu du chemin que prennent les politiques actuelles, est déjà un énorme point commun qu’on ne peut pas négliger. Cet article n’a d’ailleurs pas d’autre but que d’inviter au débat en amenant quelques pistes de réflexion. La défense de tel ou tel modèle particulier n’est pas son objet.

Quelques réflexions sur le revenu garanti du point de vue du secteur associatif
Le revenu garanti pourrait être comparé à une sorte de statut d’artiste que l’on donne à chacun, à la différence près qu’il serait inconditionnel (donc pas de nombre minimal de productions ou d’heures d’activités à prouver). Une grande partie des travailleurs du secteur associatif souffrent de ce qu’on appelle aujourd’hui le « précariat », c’est-à-dire qu’ils sont actifs professionnellement mais que leurs revenus sont très faibles. Ces salariés précaires manquent de stabilité dans leur emploi, enchaînent des contrats à durée déterminée, travaillent « au projet »(12). Un revenu garanti leur permettrait de choisir librement leur activité, et d’alterner éventuellement des périodes de travail salarié avec des périodes de création personnelle. Il introduirait donc une flexibilité choisie par les travailleurs eux-mêmes, et non celle imposée par le marché.

Un revenu garanti valoriserait également le travail de tous les artistes ou organisateurs d’événements culturels ou militants non salariés qui vivent du chômage (par obligation ou par choix) et participent au bouillonnement culturel de leur environnement.
Autre avantage, il permettrait à toutes les personnes qui désirent s’investir dans un projet culturel (même amateur), mais qui ne le peuvent pas à cause de leur emploi, de le faire librement (en réduisant ou en arrêtant temporairement leur emploi) en se réappropriant la gestion de leur temps.

Le but n’est pas de supprimer la professionnalisation (c’est-à-dire le salariat) dans le secteur associatif, mais bien de permettre à chacun de pouvoir, s’il le désire, s’épanouir dans un projet artistique ou culturel (ce qui est le but officiel des politiques culturelles(13) ).

Le revenu garanti, un « outil » ouvert et pour tous
En dehors du champ purement associatif, un revenu garanti stimulerait également l’entrepreneuriat (au sens large) et permettrait une plus grande souplesse entre emploi, vie privée et vie associative en fonction des trajectoires de vie de chacun-e. Il encouragerait un grand nombre d’initiatives citoyennes qui essaient déjà de fonctionner différemment(14).

« Nous sommes encore persuadés de devoir arracher à une nature aride et ingrate les moyens de notre subsistance individuelle » faisait remarquer Mona Chollet(15). Garantir un revenu inconditionnel à chaque humain, c’est aussi faire un pas de côté par rapport aux modèles qu’on connaît aujourd’hui : s’éloigner d’une société méritocratique où il faut toujours travailler plus (ou au moins prouver qu’on voudrait travailler plus), s’éloigner du lieu commun qui fait que les individus se définissent par l’activité rémunérée à laquelle ils s’adonnent avec plus ou moins de conviction… La sécurité que procurerait un revenu garanti permettrait alors aux individus de faire de leur existence un laboratoire d’expérimentation, de se tromper, de recommencer, de prendre le temps de réfléchir. Il aiderait probablement aussi notre société à diminuer son injonction à l’hyperactivité, à accepter qu’il est bon de ne rien faire, et à retrouver la curiosité d’observer ce qui se passe quand il ne se passe rien.

Un revenu garanti ne porte pas en lui un projet de société idéale concret. Il serait simplement un outil qui permettrait d’en faire émerger une multitude. C’est là toute sa force.

par Barbara Garbarczyk

Pour aller plus loin

 FRIOT Bernard. L’enjeu du salaire, La Dispute, 2012.

LIÉGEY Vincent,  MADELAINE Stéphane, ONDET Christophe et VEILLOT Anne-Isabelle. Manifeste pour une Dotation inconditionnelle d’autonomie, Les Éditions Utopia, 2013.

MYLONDO Baptiste. Pour un revenu sans condition. Garantir l’accès aux bien et services essentiels, Les Éditions Utopia, 2012.

VAN PARIJS Philippe et VANDERBORGH Yannick. L’allocation universelle, Éditions La Découverte, Paris, 2005.

VERCAUTEREN David. Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, Les Prairies Ordinaires, 2011.

Voir aussi Le Dossier du Monde Diplomatique de mai 2013 consacré au revenu garanti. En accès libre sur http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/A/49101


Notes
(1)Je parle ici bien de « bénévolat consenti », et non « le bénévolat forcé », comme c’est le cas pour de très nombreux jeunes notamment, via des stages (alors qu’ils ont fini leurs études) qui sont souvent devenus la norme avant d’espérer obtenir un poste. Notons également que ce travail non-rémunéré est parfois présenté comme « une chance pour les jeunes » d’obtenir de l’expérience pour être mieux préparé au marché du travail (donc augmenter leur employabilité).
(2)J’aimerais souligner ici que le mot travail n’est pas utilisé dans son sens le plus courant, c’est-à-dire emploi, mais bien comme un synonyme d’activité (salariée ou bénévole).
(3)Et tant mieux, car cela impliquerait un contrôle encore plus accru de toutes les activités des personnes non salariées.
(4)La dernière dégressivité des allocations chômage a été mise en vigueur le 1er novembre 2012.
(5)Programme #69 du Nova
(6)UGHETTO Pascal et COMBES Marie-Christine. « Entre les valeurs associatives et la professionnalisation : le travail, un chaînon manquant ? », Socio-logos. Revue de l’association française de sociologie [En ligne], 5 | 2010, mis en ligne le 08 juin 2010, Consulté le 05 août 2013. URL : http://socio-logos.revues.org/2462.
(7)VERCAUTEREN David. Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, Les Prairies Ordinaires, 2011, p. 217.
(8)J’entends par vie digne une existence où les accès au logement, à la nourriture, aux soins, à l’éducation et à une vie sociale ne sont pas des tracas quotidiens.
(9)Vu dans une annonce sur le site http://www.id-carrieres.com/
(10)La Dotation Inconditionnelle d’Autonomie est la version du revenu de base démonétarisé défendue par certains Décroissants.
(11)Le salaire à vie, défendu par Bernard Friot (2012), diffère du revenu de base au sens où il n’est pas cumulable à tout autre revenu, mais remplace complètement le système salarial actuel, avec des salaires allant de 1500 à 6000€ (1500€ étant alors le « premier pallier », inconditionnel).
(12)Le travail au projet est devenu un modèle de management généralisé (de Ghellinck, 2012).
(13)Extraits de l’article 5 des Droits Culturels (déclaration de Fribourg) concernant l’accès et la participation à la vie culturelle) :
« a. Toute personne, aussi bien seule qu’en commun, a le droit d’accéder et de participer librement, sans considération de frontières, à la vie culturelle à travers les activités de son choix.
b. Ce droit comprend notamment:
• la liberté de s’exprimer, en public ou en privé dans la, ou les, langues de son choix ;
• la liberté d’exercer […] ses propres pratiques culturelles et de poursuivre un mode de vie associé à la valorisation de ses ressources culturelles […]
• la liberté de développer et de partager des connaissances, des expressions culturelles, de conduire des recherches et de participer aux différentes formes de création […] »
(14)Je pense, en vrac et pour ne citer qu’eux, aux habitats groupés, aux jardins collectifs, aux villes en transition, aux espaces de gratuité, aux incroyables comestibles, aux squats…
(15)Le Monde Diplomatique, mai 2013.

Cet article a été publié précédemment comme analyse de l’asbl Barricade, disponible en ligne.


Les articles relayés sur le site du réseau belge pour le revenu de base n’engagent que leurs auteurs